En avril 2024, le député Yannick Neuder écrivait sur le site de Les Républicains : « sur le terrain, l’exercice de la médecine a changé et l’on estime qu’il faut 2,5 médecins en moyenne pour remplacer un seul départ en retraite » [1].
Le 5 juin 2025, devenu ministre de la santé, Yannick Neuder disait à l’Assemblée Nationale : « quand un médecin généraliste part en retraite, il en faut désormais 2,3 pour le remplacer. Depuis maintenant trente ans que j’exerce – et je pense que le président Rousset fait la même analyse –, j’observe l’évolution du volume de la patientèle de nos confrères généralistes en ville : alors que certains avaient jusqu’à 3 000 patients, ce qui était peut-être beaucoup, et même trop, il est des praticiens, aujourd’hui, qui n’en ont plus que 500. » [2]
C’est évidemment faux et méprisant — mais est-ce surprenant de la part d’un ministre qui pense que 50 % des arrêts de plus de 18 mois sont de la fraude ? (cf. épisodes précédents). Voyons pourquoi il est faux de penser que les jeunes médecins seraient des branleurs.
D’où vient cette idée ?
C’est difficile de dire, puisque le ministre ne cite aucune source, à part « le terrain ».
On peut trouver 3 sources… qui ne disent pas la même chose :
Le 26 mars 2019, l’UFML disait dans le Figaro que « rien qu’en termes de productivité, il faut 2,5 médecins salariés pour un libéral. » [3]
En juin 2023, le député RN Thierry Frappé dit : « la médecine salariée est une solution de dépannage, car il faut 2,5 médecins salariés pour remplacer un médecin libéral, en raison de la différence de moyenne d’activité entre les deux modes d’exercice. » [4]
En juillet 2023, un cardiologue (Dr Franck Albert, de Chartres) interviewé dans CardioH dit : « quand un médecin généraliste part à la retraite il faut 2,5 médecins pour le remplacer car les jeunes veulent moins travailler« .
Il semblerait donc qu’il y ait une déformation des propos (ou alors vraiment un sacré hasard de tomber sur 2,5 dans les deux cas). Ca semble donc un message de l’UFML déformé et repris sans source par le député et ministre…
Pourquoi c’est faux ?
On est ici dans un bel exemple de loi de Brandolini : je vais mettre 3 plombes à démontrer qu’un chiffre balancé sans source par le ministre de la santé à l’Assemblée Nationale est juste faux. Et bien sûr, le retentissement de cette démonstration sera bien moindre que le mensonge.
Mais allons-y ! Que veut dire ce ratio de 2,5 ? Parle-t-on en temps de travail, en actes ou en patientèle ? Testons les trois…
Temps de travail déclaré : globalement stable (ratio de 1,1)
D’un point de vue horaire, c’est évidemment faux de dire que les jeunes travaillent 2,5 fois moins (c’est énorme, ça impliquerait 20h/semaine versus 50h/semaine par exemple).
Dans la dernière enquête de la DREES sur le temps de travail de 2022 [6], le Tableau 2 montre que l’âge a un faible impact sur le temps de travail (-0,03 heure par semaine par année…). Les auteurs précisent : « le temps de travail augmente jusqu’à environ 58 ans et diminue ensuite jusqu’à la fin de carrière du médecin ».
En 2019, la DREES [7] montrait que le temps de travail des médecins était proche avec pour les 2 extrêmes : 39,4 heures par semaine auprès des patients pour les femmes de moins de 50 ans à 48,4 heures pour les hommes de 50-59 ans… soit au maximum un ratio de 1,2. Le graphique illustre bien cette proximité entre les groupes.
Si on continue à remonter, en 2012, les généralistes déclaraient à la DREES un nombre d’heures hebdomadaires de 55 heures avant 46 ans ; 57 heures entre 46 et 50 ans ; 58 heures après 50 ans [8]. Là encore, on est très loin d’un ratio de 2,5…
Selon l’IRDES, entre 1990 et 2000, il y a eu « une tendance nette à la convergence des niveaux d’activité moyens des omnipraticiens quel que soit leur âge » [9].
Temps de travail déclaré au fil des décennies : en augmentation !
Une autre hypothèse à démonter est celle selon laquelle les médecins travaillaient plus avant… Parce que c’est assez limité de comparer le temps de travail de médecins de 50-59 ans (ou plus) avec celui de médecins de 28-40 ans, qui ont probablement des obligations familiales différentes (être parent de jeunes enfants non autonomes). Donc, sans chercher à créer de conflit intergénérationnel, essayons juste de voir si les sexagénaires actuels étaient vraiment de meilleurs trentenaires que ceux actuels !
En réalité entre 1992 et 2019, le nombre d’heures de travail déclaré des médecins a… augmenté ! Selon les études DREES, il était de :
48h en 1992 [10] ;
51h en 2000 [10] ;
57h en 2012 [8]
53,2h en 2019 [7].
Evidemment, cela n’empêche pas des sénateurs comme Christian Bilhac (RDSE) de raconter en 2021 « qu’il y a 20 ans, un médecin de famille exerçait environ 80 heures par semaine. Aujourd’hui, la tendance est au temps partiel » [11].
Ce « temps de travail déclaré » est évidemment soumis à de nombreux biais. La méthodologie similaire au fil des décennies permet quand même de discréditer l’idée selon laquelle les médecins travaillaient beaucoup plus il y a 20-30 ans qu’aujourd’hui.
Voyons donc l’évolution des actes.
Nombre d’actes par an par MG : 4600 actes pour les jeunes installés contre 5200 (ratio de 1,1)
Le temps de travail est déclaratif : il faut mettre ça en rapport avec l’évolution du nombre d’actes. Sur le site de l’Assurance Maladie [12], on peut noter une décroissance de 267,5M d’actes à 248,7M en 7 ans, entre 2016 et 2022.
Si on rapporte le nombre d’actes (consultations, visites, chirurgie) à l’effectif, on a une diminution :
5052 actes/an par MG en 2016 (dont 89,4 % consult) ;
4766 en 2022 (91,5 % consult) (avec un possible effet des mesures barrières en 2020-2022, réduisant les « actes simples » de virose…)
Le nombre d’actes est donc environ de 4800 par an par généraliste. Sur 45 semaines travaillées, cela représente environ 110 actes par semaine. Comment serait-il possible d’imaginer un équilibre avec un ratio de 2,5 ? Eh bien, si certains vont 80 actes et d’autres 200 (un ratio de 2,5 donc), ça fonctionne… Le propos de Yannick Neuder revient donc à dire que « tous les jeunes installés » sont à 80 actes par semaine et « tous les pré-retraités à 200 actes » !
Dans les données de 2023, l’Assurance Maladie notait que les jeunes installés en 2016-2019 réalisaient 4660 actes par an en moyenne, soit 600 de moins que ceux installés entre 1982 et 2001 [13]. Si on s’en tient à ce chiffre, il faut donc plutôt 1,12 jeune MG pour remplacer 1 retraité.
Par ailleurs, il faut relativiser ces chiffres… il est normal qu’un médecin installé de longue date ait une plus large patientèle, et donc davantage d’actes (qui sont aussi plus rapides, avec des patients bien connus).
Enfin, le nombre d’actes n’est pas synonyme de meilleur accès aux soins : on peut voir le même patient tous les mois pour un renouvellement d’anti-hypertenseur, ce qui est plus rapide (et rentable) que voir ce patient à 6 mois, et en soigner d’autres sur les créneaux libérés.
Les jeunes MG atteignent plus rapidement le seuil de 4 000 actes par an…
Entre 1980 et 1984, il fallait 3 ans pour arriver à 4000 actes par an… et atteindre 6000 en 22 ans. Pour ceux installés entre 1995-1999, il ne leur a fallu que 7 ans [14]. D’ailleurs, dans les années 70-80, un MG qui s’installait devait racheter une patientèle (c’est ce qui a fait naître le numerus clausus en 1972). Ce n’est évidemment plus le cas ! En 1997, le Mécanisme d’Incitation à la Cessation d’Activité offrait 260 000F/an pour que les MG libéraux partent en pré-retraite à 56 ans (environ 62 000€ actuels/an avec l’inflation)… financés à 2/3 par l’Assurance Maladie [15].
L’évolution du délai pour atteindre le seuil de 4 000 actes annuels mériterait d’être vérifié aujourd’hui, où il est encore plus facile d’avoir un agenda surchargé du jour au lendemain avec les agendas en ligne tels que Doctolib (et la pénurie médicale) !
Quoi qu’il en soit, un ministre ne critiquait pas en 1980 les médecins qui stagnaient à 2 000 actes par an en les traitant de fainéant – pour applaudir leur sens du sacrifice 40 ans plus tard, à l’heure de la retraite !
… et les médecins de 2025 sont confrontés à une population de plus en plus complexe…
En 2000, il y avait 56 976 MG libéraux [16] pour 58,9M d’habitants, dont 12,1M de plus de 60 ans [17]… soit 1 MG/1034 habitants et 1 MG/212 sexagénaires.
En 2020, il y avait 62 033 MG libéraux [18] pour 67,8M d’habitants, dont 20M de plus de 60 ans… soit 1 MG/1093 habitants et surtout 1 MG/322 sexagénaires.
Ce vieillissement de la population s’accompagne d’une augmentation des morbidités, notamment avec les progrès scientifiques qui ont permis d’allonger l’espérance de vie (et suivre ainsi régulièrement des patients avec des cancers métastasés par exemple — ce qui est génial et enthousiasmant). Le nombre de patients en affections longue durée a d’ailleurs aussi progressé [19] :
en 2018, il y avait environ 178 patients en ALD par MG (11,11M de patients en ALD dont 10,6M suivis pour 59 500 MG libéraux) ;
En 2022, ils étaient 215 en ALD/MG (13M dont 12,3M suivis par 57 000 médecins généralistes).
Ca, c’est si les MG suivent tous les patients, mais en pratique, la patientèle a bien augmenté : 849 patients par MG en 2016 à 1025 en 2023 [20]. (Il y a aussi des biais à ça : meilleure informatisation, meilleure information du statut via nos logiciels, amélioration des télédéclarations via nos logiciels, intégration des mineurs, etc.)
En supposant qu’il y ait la moitié de MG pré-retraités et la moitié de MG gland… jeunes, ça voudrait dire 586 patients pour les jeunes vs 1465 pour les plus vieux…
Notons de multiples biais dans tout ça : être installé depuis longtemps permet d’avoir dans sa « Patientèle » des patients « rares » qui ne consultent que tous les 8-10 ans. Un jeune installé voit plus de nouveaux patients, avec des créations de dossiers plus longues… là où un médecin pré-retraité connait bien ses patients suivis.
… et une surcharge administrative qui ne fait que grandir.
Par exemple, rien que sur les derniers mois, nous avons eu en MG l’ordonnance sécurisée pour le tramadol et la codéine, l’ordonnance numérique, le DMP, les formulaires ITR pour les aGLP1… le seul certificat qui a été récemment retiré, ça a été les semelles orthopédiques chez le podologue en mai 2023.
L’informatisation a permis d’augmenter notre efficience, même si le revers est qu’elle est bridée par de nouveaux tâches ajoutées par l’Assurance Maladie (pour se décharger de ses propres tâches administratives), l’ARS (projets de santé, MSP, CPTS… tout ça n’existait pas dans les années 80 !)
Tout ça fait l’objet de propos déjà tenus sur certificats-absurdes.fr pour limiter la surcharge administrative.
Pourquoi mentir ?
Ainsi, nous avons vu que les médecins généralistes installés en 2016-2019 font un peu moins d’actes que les autres (4600 vs 5200), et que les médecins actuels ont une patientèle plus nombreuse et plus malade que lors des décennies antérieures. Le ratio de 2,3 ou 2,5 exposé par le ministre de la santé Yannick Neuder est faux, et méprisant pour les jeunes médecins.
Si le narratif est faux, il est pratique pour ne pas agir pour décharger ces jeunes généralistes de tâches abrutissantes… Parce qu’en pratique, qu’a fait Yannick Neuder pour réduire les consultations à faible intérêt médical (viroses, certificats absurdes, etc.) ? Rien.
Prétendre que les jeunes médecins généralistes bosseraient 2,5 fois moins (en heures de travail, actes ou patientèle), ça lui permet de se dédouaner : le problème n’est pas qu’il ne fasse rien pour redonner du temps aux médecins (et du sens à leur métier), mais juste que « les jeunes généralistes paresseux qu’on ne peut pas blâmer de vouloir profiter de la vie, comme ne l’ont pas fait leurs aînés ».
Ce mensonge permet ainsi au « responsable politique » de se déresponsabiliser. Classique. Il s’y cache aussi sûrement une large méconnaissance du métier de généraliste pour croire qu’un ratio de 2,5 serait crédible ; et ça, c’est quand même difficilement pardonnable pour un ministre de la santé…
Est-ce qu’il y a une façon d’estimer les principales causes d’arrêt de travail ?
Entre 2019 et 2023, le coût des arrêts de travail est passé de 7 982 404 895 euros à 10 207 400 477 euros (soit 27,9 % de plus). Comme on l’a vu précédemment, cela s’est fait de façon progressive depuis 2011 (augmentation de la population en activité, revalorisation des salaires), avec une augmentation plus forte chez les plus de 60 ans (vieillissement de la population, recul de l’âge de la retraite). Depuis 2020, le nombre d’arrêts courts a augmenté chez les plus jeunes… ce qui s’explique assez bien par l’apparition du COVID, en plus des autres problèmes de santé qui existaient déjà. Il y a probablement d’autres causes à ajouter, telles que « la libération de la parole » : le harcèlement au travail n’est plus toléré, à l’ère de #MeToo…
Le motif des arrêts n’est pas clairement détaillé (bien que les arrêts peuvent être télétransmis depuis 2011 par les médecins généralistes, permettant un recueil de données déjà codées). Selon la Cour des Comptes en 2024, le motif n’est connu que pour 50 % des arrêts… mais ces données ne sont pas publiques à ma connaissance [1].
Pour estimer les motifs d’arrêts, il y a les sondages : d’après Malakoff-Humanis (sur 1000 personnes), les troubles psychologiques représentaient 20 % des motifs d’arrêt en 2022 contre 15 % en 2020… La Cour des Comptes précise que « ces chiffres doivent être pris avec précaution » [1].
Une autre possibilité pourrait être à travers les montants remboursés, pour une cinquantaine de pathologies suivies par l’Assurance Maladie, en filtrant sur « dépenses niveau 2″ = indemnités journalières et AT/MP remboursés » [2]. Quelques limites importantes :
il n’est pas possible de supprimer ici les AT/MP. Cela donne un montant de 25,8 milliards d’euros de dépenses en 2023 contre 20,5 milliards en 2019 (soit 25,9 % d’augmentation) ;
même en filtrant sur « indemnités journalières », comme on a AT/MP, ça nous sort des pôles de dépenses nommés « traitements psychotropes » ou « pas de pathologie repérée, traitement… » (en dehors des pathologies suivies donc).
En pratique, les indemnités journalières qui ont progressé anormalement (au-delà des 26 % d’augmentation) entre 2019 et 2023, sont celles liées à :
Traitements psychotropes : 5,11 milliards contre 3,55 (+ 44 %)
Pas de pathologie repérée, traitement, maternité, hospitalisation ou traitement antalgique ou anti-inflammatoire : 3,08 milliards contre 2,29 (+ 35 %)
Traitement du risque vasculaire : 1,35 milliards contre 0,96 (+ 41 %)
Diabète : 340 millions contre 221 (+ 54 %)
Maladies respiratoires chroniques : 308 millions contre 200 (+ 54 %)
Et donc, avec les limites ci-dessus, cela permet d’estimer ainsi la répartition des dépenses liées aux indemnités journalières et AT/MP dans le pool de :
23 % pour traitements psychotropes ;
18 % pour hospitalisations hors pathologies repérées ;
14 % pour « pas de pathologie repérée », traitement, maternité, etc. ;
10 % pour maladies psychiatriques ;
8 % pour cancers ;
6 % pour maladies cardioneurovasculaires ;
6 % pour traitements du risque vasculaire ;
3 % pour maternité ;
3 % pour maladies inflammatoires ou rares ou VIH ;
2,5 % pour soins courants ;
2,3 % pour antalgiques ou anti-inflammatoires ;
1,5 % pour diabète ;
1,4 % pour maladies respiratoires chroniques ;
1,3 % pour maladies neurologiques ;
0,5 % pour ALD 31 ou 32 ;
0,3 % pour maladies du foie ou pancréas ;
0,1 % pour maladie rénale chronique terminale.
Tout cela est évidemment très imparfait : il faudrait que l’Assurance Maladie détaille les motifs d’arrêts de travail, dont elle dispose avec la télétransmission de nos arrêts (ils sont en mesure de faire des statistiques personnalisées pour chaque médecin sur un motif précis… donc il serait facile de fournir ça au niveau national).
Est-ce que les Français sont plus souvent en arrêt maladie que les Allemands ?
Non, la ministre des Comptes publics Amélie de Montchalin avait eu droit à un démenti de son erreur par Radio France en avril 2025 [3].
Précédemment, nous avions déjà vu qu’il y a 286 millions de journées indemnisées pour 21 millions de personnes en emploi, assurées au régime général : cela représentait environ 13,6 jours d’absence pour maladie en moyenne (en pratique, 15,1 millions de salariés ont 0 à 3 jours et les 5,9 millions restants ont 48,4 jours d’arrêt).
D’après les enquêtes Emploi de l’Insee, les salariés du secteur privé ont été absents 10,3 jours en 2023 contre 12 jours pour les agents de la fonction publique (8,4 jours pour les agents de la Fonction Publique d’Etat hors enseignants ; 9,3 jours pour les enseignants ; 14 jours pour les agents de la Fonction Publique Hospitalière et 14,7 jours pour les agents de la Fonction Publique Territoriale) [4].
Comme le relève Radio France, en Allemagne, le nombre d’arrêt était de 15,1 jours en 2023… soit davantage qu’en France. La comparaison est bien sûr difficile car les systèmes diffèrent (pas de jour de carence en Allemagne, indemnisation par l’Assurance Maladie à partir de 6 semaines, etc.), et parce que les structures d’emploi et la démographie diffèrent également (par exemple, la part de l’emploi à temps partiel en Allemagne est 28 % contre 17 % en France, notamment avec les réformes Hartz qui ont élargi la gamme des emplois minimes, à volumes horaires et cotisations salariales limités) [3,5,6]. L’institut fédéral pour la sécurité et la santé au travail (Baua) estimait même ce nombre à 21 jours d’arrêts maladie par salarié en Allemagne en 2023, toute profession confondue [7].
Avec toutes les réserves évoquées au-dessus (différences dans les employés, les employeurs, le recueil et l’indemnisation des arrêts de travail), on peut trouver un nombre moyen d’arrêts par salarié similaire chez nos voisins :
14,2 jours en Belgique selon SD Worx (sur plus de 800 000 travailleurs belges) [8, 9] ;
369 millions de jours perdus en Espagne (31,6 % ont eu au moins un arrêt de travail) [10] pour 21,2 millions de personnes en activité, soit 17,4 jours d’absence par employé.
Il existe aussi des pays où le nombre de journées d’absences semble moindre :
248 millions d’heures en Suisse selon l’Office fédéral de la statistique [12] (soit environ 35 millions de journées de 7h, pour 4,8 millions de personnes actives [13]… donc 7,3 jours d’absence indemnisées par an) ;
163,8 millions de journées d’absence pour maladie au Royaume-Uni en 2023 (selon l’ONS) [14] pour 31,4 millions d’employés (dont 21,6 à temps plein) [15]… soit 5,2 jours d’absence indemnisées par an ! Notons toutefois qu’au Royaume-Uni, un arrêt de moins de 7 jours peut être fait en auto-déclaration, ce qui diminue faussement ces statistiques en excluant tous les arrêts courts [16].
Est-ce que l’augmentation des arrêts de travail en France depuis 2020 diffère dans les autres pays ?
Eh bien non. C’est la même chose partout : « quelque chose » est apparu en 2020, « persiste » aujourd’hui, pour expliquer une augmentation constante des arrêts de travail sans retour au niveau antérieur, avant cette apparition. Sachant que depuis le premier trimestre 2020, il y a une pandémie, avec un virus qui circule toujours et qui peut causer des symptômes persistants après infection… il semble peu raisonnable de chercher une autre cause en priorité.
Sur Twitter (X), @1goodterm l’a très bien illustré ici pour le Royaume-Uni [17].
En Suisse, autre pays où le nombre d’arrêts semble « différemment plus faible qu’ailleurs » (la tournure est moche mais on se comprend), on peut retrouver un schéma similaire avec 212 millions d’heures d’arrêt par an en moyenne entre 2016 et 2019, puis 256 millions entre 2020 et 2023 [12].
Le schéma est similaire en France dans cette figure du rapport Charges et produits 2025.
Est-ce que la moitié des arrêts de travail longs sont injustifiés ?
En juillet 2022, Thomas Fatôme (directeur général de la CNAM) annonçait que « 14 à 18 % des arrêts de travail sont injustifiés dans ce pays » [18]. Comme je le notais en 2023 avec un exemple concret, une mise en invalidité est un arrêt compté « injustifié » : par exemple, un généraliste prolonge un arrêt du 1er juillet au 1er octobre ; le médecin-conseil convoque le patient le 3 septembre et dit « vous serez en invalidité au 30 septembre » : cela rend l’arrêt de travail « injustifié ». Mais c’est la seule façon de faire ! Ajoutons à cela que le service social de l’Assurance Maladie incite souvent à ne pas demander d’invalidité, tant que les droits aux indemnités journalières ne sont pas épuisés…
En 2023, Thomas Fatôme évoquait cette fois 30 % d’arrêts injustifiés [18b] puis 33 % en 2024 (sur 230 000 contrôles) [18c]. Notons qu’en 2003, la CNAM annonçait 6 % [18d].
Selon le rapport Charges et Produits 2024, « plusieurs campagnes ont été menées (pour) vérifier la justification des arrêts les plus longs. Globalement, dans les situations identifiées comme problématiques, il a été mis fin au versement des IJ dans environ la moitié des cas » [19]. En 2025, le rapport notait que « des contrôles médicaux ponctuels sur les arrêts de plus de 18 mois ont montré que 54 % des arrêts concernés par ces contrôles n’étaient plus justifiés avec la possibilité d’une reprise du travail pour le salarié ou d’un passage en invalidité ». Notons déjà la belle progression d’une année à l’autre, qui évoque une maîtrise très approximative du sujet. Il est aussi surprenant de mélanger ces 2 évolutions : l’Assurance Maladie pourrait sans problème les distinguer, mais ne le fait pas. Le nombre des contrôles n’est pas décrit non plus, alors qu’il y avait en 2023 :
186 000 arrêts entre 1 et 2 ans (2,2 %) ;
80 000 duraient plus de 2 ans (1,0 %).
… soit environ 160 000 de plus de 18 mois.
Entre le 15 et le 29 juillet 2025, le Premier Ministre François Bayrou, la ministre Catherine Vautrin et le sous-ministre délégué à la santé Yannick Neuder ont donc repris le chiffre et affirmé à plusieurs reprises, dans plusieurs médias, que 50 % des arrêts de plus de 18 mois étaient injustifiés… Sans reprendre la distinction « reprise ou invalidité » ! Cela a été démenti dans plusieurs médias [21, 22, 23].
Dans son billet sur le sujet, Christian Lehmann notait en août 2025 [20] que « sollicitée par le journaliste Vincent Granier pour l’Agence presse médicale, la CNAM est obligée de donner les détails de ces 54 %. Il en ressort que, sur 18 585 arrêts de plus de 18 mois ciblés, seuls 12 % d’entre eux ont amené le médecin-conseil à décider la reprise du travail pour aptitude. Pour les 41 % restants, la personne ne relevait plus de l’arrêt de travail, mais d’une pension d’invalidité (correspondant à un état stabilisé dont on considère qu’il ne pourra plus évoluer). » Dans le Dauphiné Libéré, il est précisé que « les arrêts de travail frauduleux sont estimés autour de 1 à 3 % du total par l’Assurance maladie. » [23]
Notons que 18 585 arrêts contrôlés sur 160 000 de plus de 18 mois, c’est peu… alors posons-nous la question suivante !
Serait-il possible pour l’Assurance Maladie de contrôler tous les arrêts longs ?
Déjà, c’est légalement obligatoire. Pour tout arrêt de plus de 6 mois, le service médical de l’Assurance Maladie rend un avis : le site Ameli.fr précise bien que « pour que l’indemnisation d’un arrêt de travail dépasse 6 mois consécutif, il faut que le service médical de l’Assurance Maladie donne son accord et que votre état de santé le justifie. » [24] Cela rend ridicule l’assertion qu’il y aurait, à 18 mois, des arrêts « injustifiés ». Le terme est inapproprié (voire malhonnête).
Ensuite, parlons de la faisabilité. Pour rappel, 3,9 millions d’arrêts durent moins de 7 jours ; 3,9 millions durent de 8 jours à 6 mois… et pour le reste, 550 000 arrêts durent plus de 6 mois (environ 160 000 durent plus de 18 mois).
Selon le Quotidien du Médecin, il y avait environ 2000 médecins-conseils en France en 2019 [25]. Selon Egora, il y aurait 1 500 praticiens-conseils – médecins, pharmaciens et chirurgiens-dentistes – en France en 2024, dépendant des 16 directions régionales du service médical [26]. Finalement, le détail est donné par la Cour des Comptes : 1547 équivalent temps plein en 2022, (contre 1761 en 2017 et 2430 en 2000). Parmi ces 1547 praticiens-conseils, il y avait 1094 médecins-conseils en 2022 [26b, 26c].
Ainsi, si les 1000 médecins-conseils en France convoquaient l’ensemble des patients ayant un arrêt de plus de 6 mois, cela représenterait 550 consultations dans l’année ! Pour donner une comparaison, en moyenne, un médecin généraliste fait environ 5 000 actes par an. Neuf fois plus ! Mais allons plus loin : à raison de 30 minutes par consultation (ce qui est long déjà pour juger si l’arrêt est licite ou non — a fortiori quand on a des infirmières et un service social pour nous aider), cela représenterait 275 heures de travail… soit 7 heures de travail par semaine, avec 12 semaines de congés annuels.
Si les médecins-conseils consacraient une journée de 7h par semaine, à voir 14 patients dans cette journée, 40 semaines sur 52 par an… ils verraient l’ensemble des patients en arrêt de plus de 6 mois, pour juger si cet arrêt est pertinent ou non.
C’est donc faisable. Ridiculement facile, même ! (Et on peut en plus exclure assez facilement sur dossier les patients qui sont en cours de chimiothérapie pour cancer en ALD par exemple). Mais ça n’est pas fait.
Dans le rapport Charges et Produits 2024 (page 406…), il est noté que « les actions du service médical de l’Assurance Maladie totalisent en 2023 plus de 1,2 million de contrôles sur des arrêts de travail, dont 672 294 font suite à une convocation, invitation ou contact du service médical, 259 801 convocations avec examen clinique par un médecin conseil (…) » [19]. Et comme dit plus haut, « 18 585 arrêts de plus de 18 mois ont été ciblés » sur les 160 000 qui auraient pu (et légalement auraient dû) être contrôlés.
La raison de ce non-contrôle est surtout que les arrêts sont légitimes et qu’il serait idiot de perdre du temps de médecin-conseil !
Quelles sont les causes évoquées par l’Assurance Maladie ?
Dans le rapport Charges et Produits 2026, l’Assurance Maladie explique l’évolution entre 2019 (7,98 milliards) et 2023 (10,21 milliards) à 60 % par des facteurs économiques (hausse des salaires) et démographiques (vieillissement de la population) ;
l’augmentation de l’emploi (+ 25 %) ;
l’augmentation des jeunes (- 6 %)
l’augmentation du montant des IJ (+ 39 %) ; même si on a vu précédemment que ça restait moins que l’inflation !
Soit 60 % de caractéristiques socio-démographiques incontrôlables.
Pour les 40 % restant (« hausse de la sinistralité à âge donné », soit l’augmentation de fréquence et durée des arrêts à âge et sexe équivalent), l’Assurance Maladie n’évoque pas le COVID. C’est assez ridicule à mon sens de passer autant à côté de « l’éléphant dans la pièce » qui peut donner des arrêts courts, peut entraîner des complications ou conséquences à long terme (COVID Long). D’autres effets que les médecins connaissent bien mais passent inaperçus : un arrêt court, ça n’est pas juste… un arrêt court. C’est parfois un site déstabilisé, avec une pression sur ceux qui restent (quitte à s’user psychologiquement ou physiquement… menant à un arrêt « domino » !)
Par contre, d’autres éléments pertinents sont évoqués telles que la dégradation des conditions de travail (pénibilité physique et contraintes psychosociales), en sourçant, notamment avec l’étude Eurofound. On en a parlé précédemment, avec à mon sens une part de « libération de parole » qui s’ajoute à ça : à condition de travail identique, un comportement inapproprié sera davantage dénoncé en 2025 qu’en 1990. La société évolue, et tant mieux. Les arrêts liés aux conditions de travail sont d’ailleurs volontiers longs : l’employeur peut refuser une rupture conventionnelle alors que l’employé ne peut/veut pas y retourner (burn-out, phobie de retourner sur le site, conflits anxiogènes…), ou peut accepter avec un délai de 2-3-6 mois, ou la personne qui signe les papiers est en vacances etc. C’est une source (nouvelle) d’arrêts qui se prolongent…
L’Assurance Maladie propose donc de créer un bonus/malus pour les entreprises, ce qui est plutôt une bonne idée sur le papier… mais qui peut être désastreuse en pratique ! (Il est difficile de comparer les entreprises entre elles : oui, il y a plus d’arrêt pour troubles musculosquelettiques pour un travail physique… et le risque de malus incitera sans doute à sélectionner les profils à l’embauche, avec moult préjugés). Ils proposent aussi d’y transférer le financement des 7 premiers jours d’arrêt en contrepartie d’1 jour de « carence obligatoire ». Dans le même rapport, la CPME note en annexe qu’elle « s’oppose fermement à l’auto-déclaration des arrêts de travail », qui inciterait à la fraude pour eux (ce qui est regrettable — on en parlera dans d’autres billets, ou via certificats-absurdes.fr). Sans surprise, le patronat (CPME et MEDEF) vont s’y opposer, mais ils aiment bien la notion de « carence obligatoire » (ou « d’ordre public » — car les gens en arrêt troublent cet « ordre public » ?).
L’Assurance Maladie cite également très justement des déterminants économiques (précarité, inégalité d’accès aux soins). En effet, avoir des délais qui s’allongent pour accéder à un médecin généraliste, spécialiste, une imagerie… ce sont autant d’éléments qui prolongent les arrêts de travail.
Enfin, pour être exhaustif, une autre cause évoquée par l’Assurance Maladie est la hausse des arrêts par les médecins. Mais pour quel intérêt on ferait du clientélisme, alors qu’on croule sous les patients ?
Faut-il limiter la durée des arrêts de travail ?
Non. Parmi les propositions contre-productives de l’Assurance Maladie, citons celle de « limiter à 15 jours max la durée des arrêts de travail primo-prescrits en ville, et à un mois en cas d’hospitalisation. Toute prolongation serait limitée à deux mois. »
Si on part du principe que les médecins ne font pas de clientélisme, il n’y a aucune raison de penser que les arrêts sont inutilement longs…
Réduire de façon purement administrative la durée maximale des arrêts, ça revient à créer des consultations inutiles, « à la revoyure ». On reverra les patients pour prolonger les arrêts, en attendant le rendez-vous de prise en charge diagnostique ou thérapeutique prévu…
Faut-il limiter les arrêts de travail ?
Si nous allons plus loin, la première question à se poser est celle-ci : faut-il limiter les arrêts de travail ?
Le nombre, la durée et surtout la cinétique des arrêts de travail (par catégorie, par âge, etc.) sont avant tout des outils de mesure. C’est un double décimètre, un thermomètre, un baromètre, un hygromètre ou tout ce que vous voulez ; vous pouvez trouver que le nombre qu’il donne est trop élevé, mais si vous n’agissez pas sur la cause, vous passez à côté du sujet.
Il ne suffit donc pas de dire « on va limiter les arrêts de travail, en diminuant leur prescription ». Si on veut limiter les arrêts de travail, il faut investir ailleurs :
lutte contre les infections respiratoires (COVID, grippe, VRS, rhinovirus, etc.) : amélioration de qualité de l’air intérieur dans des lieux stratégiques (écoles avant tout, lieux de soins, etc.) ; recommandations claires sur le port de masque ; vaccination, etc.
lutte contre le tabagisme et l’alcoolisme ;
lutte contre la iatrogénie (déjà en repérant précocement les abus médicamenteux) ;
etc.
A l’inverse, y’a-t-il assez d’arrêts de travail ?
Là encore, allons au bout : et s’il n’y avait pas assez d’arrêts de travail ? J’avais évoqué ce problème dans un billet de 2018 : le refus d’arrêt par les patients (qui en justifierait) est fréquent et passe complètement sous les radars.
Nous avons donc dans les entreprises des gens malades, blessés… qui sont au travail, au mépris de leur santé (notamment musculosquelettique) et éventuellement de celle des autres (dans le contexte des infections).
Il est probable que le nombre d’arrêts de travail courts soit donc trop faible, à cause du « présentéisme ». Cela peut aussi être incité par les délais de carence… ce qui nous amène à la question suivante.
Faut-il un délai de carence ?
En janvier 2015, la DREES [27] a montré que les salariés du privé qui n’avaient pas de délais de carence (étaient couverts sur la période) :
n’avaient pas une probabilité significativement plus élevée d’avoir un arrêt dans l’année (29,2 % vs 28,7 %), ;
mais avaient une durée totale d’arrêt maladie significativement plus courte (14,5 jours vs 21,3 jours par salarié ayant eu un arrêt)
Autrement dit : le délai de carence semblait être associé à une augmentation de la durée des arrêts ! « En moyenne, le délai de carence de 3 jours conduit à accroître d’autant la durée totale des arrêts des salariés non couverts parmi les salariés ayant plus de 5 ans d’ancienneté » conclut la DREES, en évoquant l’effet de présentéisme (incitation pour les salariés non couverts à ne pas s’absenter, mais les conduisant à dégrader leur état de santé et justifier d’un arrêt plus long).
En 2017, l’Insee [28] a montré le même effet dans la fonction publique : la présence d’un jour de carence décourage la prise d’arrêts, mais en cas d’arrêt, celui-ci dure plus longtemps.
De façon qui peut sembler contre-intuitive pour ceux qui ne signent pas d’arrêt de travail, le délai de carence augmente la durée moyenne des arrêts. Ca a également été montré en Suède en 1987 — dans une étude de 2013 [29].
Pourquoi faut-il intégrer systématiquement les week-ends dans les arrêts de travail (dans le privé) ?
Les indemnités journalières sont calculées ainsi : 50 % de 1/91,25è du salaire brut des 3 derniers mois.
Or, la fiche de salaire des 3 derniers mois se base sur le temps travaillé, qui concrètement dépend du nombre de jours ouvrés à l’année. Ainsi, sur 3 mois, le salaire brut est calculé par l’employeur sur 62 jours ouvrés environ… tandis que l’Assurance Maladie le calcule sur 91,25 jours (vraiment le max du max !)
Ainsi, les jours non ouvrés précédant le jour de reprise estimés devraient logiquement être inclus dans l’arrêt (concrètement, aller jusqu’au dimanche et non pas jusqu’au vendredi, pour une reprise le lundi).
C’est d’autant plus vrai que depuis septembre 2024, un arrêt prolongé le lundi à la suite d’un arrêt terminé le vendredi n’inclut plus le week-end, comme c’était le cas auparavant.
Pourquoi n’existe-t-il pas la possibilité d’une auto-déclaration des arrêts de travail courts (et de congés enfant malade) en France, comme dans la plupart des autres pays Européens ?
Parce que le MEDEF et la CPME y sont opposés « fermement », et que le gouvernement préfère les écouter plutôt que les médecins.
Ces certificats utilisent le médecin généraliste comme arbitre de situations dont il n’a qu’une vision partielle. Plutôt que faire confiance aux dires de l’employé, l’employeur doit légalement attendre le certificat du médecin ayant lui-même fait confiance aux dires de l’employé… De nombreuses situations ne permettent pas toujours de vérification médicale de la souffrance alléguée (signes digestifs, lombalgie, souffrance psychologique, etc.). En conséquence, la plupart des arrêts de travail de moins de 3 jours (délai de carence) n’ont pas de valeur médicale ajoutée. Si un contrôle apparaît nécessaire, il ne relève pas d’une profession de santé.
Il en est de même lorsque la convention de l’entreprise implique une indemnisation du salarié par celle-ci pendant le délai de carence : si l’employeur souhaite un contrôle, cela peut faire l’objet d’une expertise médicale par un médecin indépendant rémunéré par l’entreprise.
Plusieurs pays ont fait le choix de la possibilité d‘absence courte des travailleurs pour cause de maladie sans avoir à fournir de certificat médical, à raison de plusieurs jours par an (3 fois un jour en Belgique, 3 jours en Allemagne, 3 jours en Italie, 3 jours en Finlande, 3 jours au Portugal, 7 jours au Royaume-Uni, 3 jours au Québec depuis janvier 2025, etc.)
En France, sa suppression a été réclamée dans le rapport Franzoni en 2023, mais non retenue par les organisations patronales. Comme le MEDEF, la CPME a réitéré son opposition dans le rapport charges et produits 2026 (page 252) : « concernant les arrêts de courte durée, il est nécessaire de s’opposer fermement à l’auto-prescription, qui encouragerait les dérives« .
Plusieurs pays ont fait le choix de la possibilité d’absence des parents pour cause de maladie de leur enfant sans avoir à fournir de certificat médical, à raison de plusieurs jours par an (4 jours en Finlande pour les enfants de moins de 10 ans,…) En France, il s’agirait de supprimer les 4 mots « constatés par certificat médical » dans l’article L1225-61 du Code du travail. En septembre 2023, le Sénat avait rendu un avis favorable pour un amendement visant à remplacer ce certificat par une attestation sur l’honneur ; finalement, celui-ci n’a pas été conservé par la commission mixte paritaire. Dans une réponse à une question au gouvernement en janvier 2024, le ministre du travail a estimé que cela « menacerait le bon fonctionnement des entreprises ». Cette histoire est détaillé sur ce thread :
Pardon mais c’est du foutage de gueule total. Tout ce qu’on réclame depuis des années est refusé par ce gouvernement.
Suppression des arrêts < 3 jours ou des certifs enfant malade ? Le MEDEF veut pas. Suppression des demandes illégales par assureurs ? Annulé sous @aur_rousseau. https://t.co/uSrxzsiFMI
Ainsi, à cause d’une poignée de personnes influentes en France, les patients doivent donc avoir recours au système de santé pour obtenir un « mot du médecin » — ce qui devient de plus en plus une exception française, liée au manque de confiance envers les salariés.
Voilà pour cette série en 3 volets sur les arrêts de travail. Quelques recommandations pour conclure ce tryptique :
Que l’Assurance Maladie rapporte systématiquement le nombre d’arrêts de travail aux données nationales sur le temps de travail, pour la comparabilité d’année en année et entre pays ;
Que l’Assurance Maladie soit transparente sur les motifs des arrêts de travail rapportés par les médecins ;
Qu’il ne soit plus possible dans le rapport Charges et Produits d’avoir des données en valeur relative uniquement, sans les données en valeur absolue : dire « 54 % des arrêts étaient injustifiés » sans préciser que 18 000 contrôles ont eu lieu sur 160 000 arrêts, et que 41 de ces 54 % (les 3/4) ont été mis en invalidité, ça n’est plus possible ;
Que les médecins-conseils convoquent tout patient à 6 mois d’un arrêt de travail (même si ça leur occupe 14h par semaine et 40 semaines par an)… ou que l’Assurance Maladie assume clairement qu’il n’y a que peu de fraude ;
Que les ministres qui ont dit des bêtises (50 % d’arrêts injustifiés) présentent leurs excuses et clarifient leurs propos pour retrouver un peu notre confiance ;
Que le MEDEF et la CPME n’aient pas une voix plus audible que les médecins généralistes sur la nécessité (ou non) d’un avis médical pour un arrêt de travail court ;
Que les arrêts de travail courts et les absences enfant malade soient possibles en auto-déclaration comme dans les autres pays voisins ;
Que le délai de carence soit rediscuté à l’aune des données scientifiques et non pas d’a priori sur « les Français sont tous des fraudeurs » : autrement dit, que le délai soit réduit voire supprimé (ou à défaut décalé, par exemple à partir de J7, pour éviter le présentéisme) ; en tout état de cause, qu’il ne soit pas augmenté !
Que la santé mentale soit une vraie priorité, en termes de moyen et de prise en considération des causes, par exemple en ciblant les entreprises où les troubles anxieux, les dépressions et les burn-out sont le plus souvent remontés (tel que proposé par l’Assurance Maladie).
Pour les prochains billets, on parlera du travail des médecins, des franchises, de la 4ème année de médecine, des ALD sans médecin traitant, de la limitation de liberté d’installation, de la Grande Sécu et des mutuelles… Mais avant ça, on démentira demain une autre idée fausse proposée par notre ministre : « il faut 2,3 jeunes médecins pour en remplacer un » !
Nous avons vu hier qu’en 2023, sur 30,4 millions de personnes en emploi, l’Assurance Maladie gérait les indemnités journalières de 21 millions d’entre eux. Parmi ces 21 millions, 5,9 millions (28 %) ont eu au moins un arrêt de travail indemnisé ; lorsqu’ils en avaient un, la moyenne était d’en avoir 1,4, ce qui donne 8,4 millions d’arrêts de travail indemnisés par an (286 millions de journées).
Afin d’éclaircir ces hypothèses, nous avons vu que :
le nombre de journées indemnisées par arrêt est relativement stable : 33,8 journées indemnisées par arrêt en 2017-2019 (contre 34 en 2023) et 47,8 journées indemnisées par salarié ayant eu au moins un arrêt en 2017-2019 (contre 48,5 en 2023) ;
le taux de salarié qui a au moins un arrêt a subitement augmenté à partir de 2020 (avec un recul en 2021 par rapport à 2020, 2022 et 2023).
Cela s’entend en première intention comme le fait que des gens qui n’étaient pas en arrêt auparavant le sont davantage depuis 2020 — soit depuis que nous sommes dans une situation de pandémie avec un nouveau virus qui circule massivement, avec plusieurs vagues annuelles (« le virus saisonnier des 4 saisons ») et a causé plus de 165 000 décès recensés entre 2020 et 2023 en France [1]. Rappelons d’ailleurs que l’impact du COVID-19 est limité car sont exclus les arrêts de travail dérogatoires de mars 2020 à janvier 2023 (via le téléservice)… mais évidemment, si l’arrêt a été réalisé par un médecin, il est intégré !
Comment a évolué le nombre d’arrêts de travail moyen par salarié en ayant eu au moins un ?
La phrase peut sembler un peu tordue, mais il s’agit simplement du ratio « nombre d’arrêts de travail indemnisé / nombre de salariés ayant eu au moins un arrêt indemnisé ».
En arrondissant au dixième, ce taux était [2] :
à 1,40 en 2011, 2012, 2013, 2014, 2021 ;
à 1,41 en 2015, 2018, 2019 ;
à 1,42 en 2016, 2017, 2020, 2023 ;
à 1,44 en 2022.
Si on zoome, ça peut donner l’impression de fluctuations, mais gardons à l’esprit qu’on est dans un mouchoir de poche…
Dans ce schéma, il y a 3 anomalies : 2021, 2022 et 2023… Autrement dit, le nombre d’arrêt moyen par salarié a augmenté avec l’arrivée du COVID-19, simplement parce qu’il y a une cause nouvelle (et fréquente) d’arrêts de travail supplémentaire ! En 2021, le taux était plus bas que les années précédentes : non seulement cela vient démentir l’idée « d’abus post-confinement » (aussi présentée comme « les gens ont redécouvert la vie et ne veulent plus faire comme avant ») mais montre aussi que les décisions politiques peuvent réduire (à la marge) le nombre d’arrêts, par le port de masques, incitation au télétravail, etc. (rappelons que le port de masques était obligatoire de manière assez généralisée d’octobre 2020 à septembre 2021 avec un arrêt progressif jusqu’en mai 2022).
[2] CNAM. Indemnités journalières pour arrêt de travail - 2011 à 2023. https://www.assurance-maladie.ameli.fr/etudes-et-donnees/par-theme/prestations-en-especes/indemnites-journalieres-arret-de-travail
Quels secteurs d’activité sont principalement concernés par les arrêts de travail ?
Les trois principaux secteurs concernés sont [2] :
Santé humaine et action sociale (16,4 % des arrêts)
Commerce (14,9 % des arrêts)
Industrie manufacturière (13,6 % des arrêts)
Il n’y a pas eu de franche évolution d’un secteur à l’autre depuis 2014, ce qui n’est évidemment par surprenant. Ces données ont assez peu de valeur en soi, parce que 1/ nous n’avons pas le dénominateur (c’est vraiment ce qui manque dans ces données : sur combien de salariés par branche, au total…) ; 2/ les métiers sont associés à des profils différents (âge, sexe, etc.), sont plus ou moins responsables d’arrêts (tâches physiques, niveau de revenus, exposition accrue aux viroses, etc.), et sont plus ou moins compatibles avec une incapacité temporaire (on peut travailler à un bureau avec un lumbago, c’est plus compliqué dans d’autres postes).
Il a été montré que la violence et le harcèlement au travail sont associés à des arrêts, notamment longs [3].
Bien sûr, ça a un intérêt d’interroger plus précisément les entreprises où il y a, à secteur et population équivalente, un taux d’arrêt plus élevé : est-ce que les conditions physiques ou psychologiques y sont défavorables ? C’est la proposition (bienvenue) de l’Assurance Maladie dans son rapport Charges et Produits 2026, avec l’idée de créer un malus à leur encontre.
Qui sont les plus concernés par les arrêts de travail, entre les hommes et les femmes ?
Parmi les 8,4 millions d’arrêt de travail en 2023, 4,7 millions concernaient des femmes(56,4 %) [2] :
2,1 millions duraient entre 1 et 7 jours (45,3 %, vs 46,8 % pour l’ensemble homme et femme) ;
705 000 duraient entre 8 et 14 jours (14,8 % vs 14,7 %) ;
644 000 duraient entre 15 et 30 jours (13,6 % vs 13,3 %) ;
650 000 duraient entre 1 et 3 mois (13,7 % vs 13,2 %) ;
273 000 duraient entre 3 et 6 mois (5,7 % vs 5,4 %) ;
167 000 duraient entre 6 et 12 mois (3,5 % vs 3,4 %) ;
110 000 duraient entre 1 et 2 ans (2,3 % vs 2,2 %) ;
48 000 duraient plus de 2 ans (1,0 % vs 1,0 %).
Ces arrêts de travail des femmes représentaient 168 des 286 millions de journées indemnisées en 2023, soit 58,9 %. Comme illustré au-dessus, les femmes ont proportionnellement moins d’arrêts courts (< 8 jours) et davantage d’arrêts plus longs (> 8 jours). Selon l’Insee [4], les femmes représentent 48 % des 30,4 millions de personnes en emploi en 2013 (36 % des 3,4 millions non salariés, 49 % des 27 millions salariés). Notons ici que ça ne n’inclue pas les congés maternité (ni les accidents de travail et maladies professionnelles), et que ça ne signifie pas non plus que « les femmes prennent plus d’arrêt » (mêmes remarques que pour le secteur : travail différent, etc.)
Là encore, l’évolution depuis 2011 montre une évolution faible et cohérente.
Comment évoluent les arrêts de travail par tranches d’âge ?
Par tranche d’âge [2], le nombre d’arrêts (quelle que soit la durée) a augmenté progressivement pour toutes les classes, principalement pour :
la classe des plus de 60 ans, de façon progressive depuis 2009 (vieillissement de la population)
la classe des moins de 25 ans… à partir de 2020, avec le même schéma que les pour les autres tranches (plus en 2020 et 2022, moins en 2021).
Cela laisse penser là encore qu’il y a un lien avec le COVID.
Nous n’avons pas la répartition de durée des arrêts de travail par tranche d’âge et sexe… mais nous avons le nombre de journées indemnisées par tranche d’âge, qui est une bonne estimation !
Et là, on constate que… le nombre de journées indemnisées pour arrêts chez les moins de 25 ans « n’explose pas » du tout : il s’agit donc probablement d’arrêts courts en surnombre depuis 2020, dans une population parmi la plus exposée au COVID-19! Ce qui augmente surtout, ce sont les journées indemnisées chez les plus de 60 ans, et chez les plus de 50 ans depuis 2020 (là encore, possiblement dans un contexte de complications ou symptômes post-COVID).
Notons ici aussi une évolution à la hausse depuis 2013 chez les femmes de 35 à 39 ans (non retrouvée chez les hommes de la même tranche), qui mériterait d’être explorée : augmentation du taux d’emploi ? augmentation de charge mentale ? lien avec des grossesses ? etc.
En 2023, les arrêts de travail ont coûté 10,2 milliards à l’Assurance Maladie [2] :
428 millions pour les arrêts entre 1 et 7 jours ;
472 millions pour les arrêts entre 8 et 14 jours ;
866 millions pour les arrêts entre 15 et 30 jours ;
2 milliards pour les arrêts entre 1 et 3 mois ;
1,8 milliard pour les arrêts entre 3 et 6 mois ;
2,1 milliards pour les arrêts entre 6 et 12 mois ;
1,8 milliard pour les arrêts entre 1 et 2 ans ;
678 millions pour les arrêts de plus de 2 ans.
Entre 2011 et 2023, le montant est passé progressivement de 6,3 milliards à 10,2 milliards d’euros, avec évidemment la même dynamique que ce qui a été précédemment montré (que ce soit pour le sexe ou par tranche d’âge).
A noter quand même que le coût moyen pour l’Assurance Maladie a évolué (montant total / nombre de journées indemnisées), passant de 31 euros en 2011 à 36 euros en 2023. Par rapport à 31 euros en 2011, cette évolution reste inférieure à l’inflation (37 euros) ou à l’évolution du SMIC (38,7 euros).
Le détail des motifs n’est pas en accès libre à ma connaissance, bien qu’ils soient informatisés et donc a priori facilement accessibles.
Dans le rapport Charges et Produits 2026, la CNAM évoque la santé mentale comme première cause d’arrêts longs ; elle constate que « la dégradation de la santé mentale concerne toutes les tranches d’âge et s’applique également au monde professionnel, avec un salarié sur quatre se déclarant en mauvaise santé mentale » [3]. Cela se retrouve également dans le remboursement de psychotropes chez les 12-25 ans, en augmentation depuis 2021.
Les troubles de santé mentale sont évidemment plurifactoriels, liés à des problèmes de santé personnels ou familiaux (et là encore, l’arrivée du COVID-19 est une épine en plus), des problèmes socio-économiques, un climat anxiogène avec les grands enjeux actuels (guerre en Ukraine depuis 2022, au Moyen-Orient depuis octobre 2023, réchauffement climatique, instabilité politique majorée en 2024, etc.). Mais il faut rester simple, et appliquer le rasoir d’Ockham : si ça vrille dès 2021, et qu’il y a une pandémie qui débute en 2020, sans doute que la cause principale est le COVID-19, de façon directe et indirecte… De façon indirecte, il y a le fait d’avoir traversé un problème de santé, perdu un proche, avoir été isolé, avoir perdu son emploi éventuellement, etc. De façon directe, il a été démontré que le SARS-CoV-2 persistait au niveau cérébral et altérait la santé mentale chez les hamsters (peu soumis à la pression sociale et la somatisation, reconnaissons-le) [5] ; qu’il s’associait à des modifications cérébrales en IRM [6] ; qu’il existe une association entre des marqueurs biologiques de l’infection aiguë et la survenue de nouveaux troubles psychiatriques dans les 2 ans [7], etc. (Il ne s’agit évidemment pas d’être exhaustif, mais assurer qu’il y a un rationnel).
Il faut bien sûr améliorer la santé mentale ; ce n’est pas pour réduire les arrêts de travail, mais bien pour améliorer l’état de santé. Les arrêts de travail pris de façon populationnelle ne sont que des marqueurs d’un problème à résoudre… ils ne sont pas le problème (pas plus que le thermomètre n’est responsable de la température). Par contre le risque est grand de stigmatiser la santé mentale en la ciblant comme un levier de réduction des dépenses d’arrêts de travail, sans agir sur le fond : j’avais par exemple fait un billet de blog à propos du ciblage de médecins prescripteurs d’arrêts pour « troubles anxio-dépressifs mineurs ».
Il existe d’autres façons d’estimer le nombre d’arrêts de travail par motif, mais nous verrons ça dans un prochain billet !
[3] CNAM. Améliorer la qualité du système de santé et maîtriser les dépenses : les propositions de l'Assurance Maladie pour 2026. https://www.assurance-maladie.ameli.fr/etudes-et-donnees/2025-rapport-propositions-pour-2026-charges-produits [5] Coleon, A., Larrous, F., Kergoat, L. et al. Hamsters with long COVID present distinct transcriptomic profiles associated with neurodegenerative processes in brainstem. Nat Commun 16, 6714 (2025). https://doi.org/10.1038/s41467-025-62048-7 [6] Douaud G, Lee S, Alfaro-Almagro F, Arthofer C, Wang C, McCarthy P, Lange F, Andersson JLR, Griffanti L, Duff E, Jbabdi S, Taschler B, Keating P, Winkler AM, Collins R, Matthews PM, Allen N, Miller KL, Nichols TE, Smith SM. SARS-CoV-2 is associated with changes in brain structure in UK Biobank. Nature. 2022 Apr;604(7907):697-707. doi: 10.1038/s41586-022-04569-5. Epub 2022 Mar 7. PMID: 35255491; PMCID: PMC9046077. [7] Gasnier, M., Pinson, P., Beeker, N. et al. Acute COVID-19 severity markers predict post-COVID new-onset psychiatric disorders: A 2-year cohort study of 34,489 patients. Mol Psychiatry 30, 1329–1337 (2025). https://doi.org/10.1038/s41380-024-02739-7
Plusieurs fois par an, nous avons le droit aux mêmes discours : l’augmentation des arrêts de travail n’est « pas soutenable » (Aurélien Rousseau), « met en danger la Sécu », est « déconnectée de l’état de santé de la population » (Agnès Buzyn), est portée par « des abus » (Frédéric Valletoux). En 2023, on apprenait qu’il y avait « 40 % d’abus sur les arrêts de travail COVID déclarés par les patients » (François Braun). En septembre 2024, la CNAM annonçait 30 % d’arrêts longs injustifiés (Thomas Fatôme) ; las de ne pas convaincre, c’est 54 % qui est annoncé et repris par le ministère de la santé en juillet 2025 (Catherine Vautrin et Yannick Neuder).
Personnellement, je croise très peu de gens qui profitent d’un demi-traitement, abusent de RDV médicaux de suivi, jouissent de leur incapacité temporaire à travailler et bénéficient ainsi d’une situation aussi peu valorisée socialement que financièrement… et même si j’en croisais, je n’aurais absolument aucune raison à faire du clientélisme en 2025, alors que mon planning déborde sous les demandes !
Faisons donc le point avec quelques repères utiles !
Combien y’a-t-il d’arrêts de travail par an en France actuellement ?
En 2023, d’après la DREES [1], il y avait environ 21 millions de personnes assurées, salariées du secteur privé ou contractuelles de la fonction publique au régime général (contre 30,4 millions de personnes en emploi selon l’Insee [2]). Parmi ces 21 millions, 5,9 millions (28 %) ont eu au moins un arrêt de travail indemnisé. En moyenne, ces salariés ont eu 1,4 arrêt par an, ce qui représente donc 8,4 millions d’arrêts de travail indemnisés par an [1].
Comment sont répartis les arrêts (très courts, courts, longs) ?
Parmi les 8,4 millions d’arrêt de travail en 2023 [3] :
3,9 millions duraient entre 1 et 7 jours (46,8 %), soit 11,8 millions de journées indemnisées ;
1,2 million duraient entre 8 et 14 jours (14,7 %), soit 12,9 millions de journées indemnisées ;
1,1 million duraient entre 15 et 30 jours (13,3 %), soit 23,6 millions de journées indemnisées ;
1,1 million duraient entre 1 et 3 mois (13,2 %), soit 55,6 millions de journées indemnisées ;
460 000 duraient entre 3 et 6 mois (5,4 %), soit 50,5 millions de journées indemnisées ;
285 000 duraient entre 6 et 12 mois (3,4 %), soit 59,5 millions de journées indemnisées ;
186 000 duraient entre 1 et 2 ans (2,2 %), soit 51,9 millions de journées indemnisées ;
80 000 duraient plus de 2 ans (1,0 %), soit 20 millions de journées indemnisées.
Au total, en 2023, 286 millions de journées ont été indemnisées par l’Assurance Maladie. La moyenne est donc de 34 journées indemnisées par arrêt ou 48,5 journées indemnisées par salarié ayant eu au moins un arrêt (la moyenne est évidemment portée ici par les « arrêts longs »).
Notons ici que certains arrêts « très courts » passent inaperçus lorsqu’ils sont sous le délai de carence : dans ce cas, les patients préfèrent parfois négocier pour prendre un congé, un RTT, rattraper les heures, etc. De la même façon, même si c’est légal (et soutenu par la Cour de Justice de l’Union Européenne), les arrêts maladies survenues en période de congés annuels sont exceptionnellement récupérés au titre du « droit de report » (ça ne m’est jamais arrivé en 10 ans en tout cas).
Pour bien déterminer le problème, utilisons maintenant une équation simple, en disant que la durée totale des arrêts dépend de la durée moyenne d’un arrêt, du nombre d’arrêts moyen par personne qui en a au moins un, du taux de salarié ayant au moins un arrêt et du nombre de salariés.
Comment a évolué la durée moyenne des arrêts de travail par rapport à 2017-2019 ?
En moyenne, en 2017-2019, il y a eu 7,1 millions d’arrêts de travail concernant 5,0 millions de salariés [2] :
3,2 millions duraient entre 1 et 7 jours (45,4 %) ;
1,1 million duraient entre 8 et 14 jours (15,2 %) ;
1 million duraient entre 15 et 30 jours (13,9 %);
1 million duraient entre 1 et 3 mois (13,7 %);
390 000 duraient entre 3 et 6 mois (5,5 %) ;
232 000 duraient entre 6 et 12 mois (3,3 %) ;
157 000 duraient entre 1 et 2 ans (2,2 %) ;
60 000 duraient plus de 2 ans (0,8 %).
Entre 2017-2019, 239 millions de journées ont été indemnisées par l’Assurance Maladie : 33,8 journées indemnisées par arrêt (contre 34 en 2023) et 47,8 journées indemnisées par salarié ayant eu au moins un arrêt (contre 48,5 en 2023).
Est-ce que l’évolution actuelle de la durée des arrêts de travail est plus importante que les années précédentes ?
Non, nous n’avons même jamais été aussi stables qu’entre 2019 et 2023 : respectivement 48,3 vs 48,4 journées indemnisées par arrêt, et 34,1 vs 34 journées indemnisées par salarié ayant eu au moins un jour d’arrêt, sur ces 2 années ! Si on remonte par bonds de 4 ans :
en 2015 : 45,6 journées indemnisées par an ; 32,4 journées indemnisées par arrêt (pour les salariés en ayant eu au moins un) ;
en 2011 : 43,2 journées indemnisées par an ; 30,9 journées indemnisées par arrêt (pour les salariés en ayant eu au moins un).
Toutes les remarques sur « l’explosion des arrêts longs » repose donc sur cette différence de 33,8 journées à 34 journées indemnisées par arrêt sur les 6 dernières années (sachant que la population a vieilli, que l’âge de la retraite a reculé, que la démographie médicale a chuté et qu’il y a une pandémie qui a débuté en 2020)…
Notons ici qu’on parle des arrêts pour ceux ayant eu au moins un jour ; sinon, 286 millions de journées d’arrêt pour 21 millions de personnes, cela représente en moyenne 13,6 jours d’arrêts pour maladie (en supposant un taux similaire chez les 9 millions de personnes en emploi hors régime général – agriculteurs, libéraux, etc.).
Si ce n’est pas sur la durée des arrêts par salarié que le bât blesse, peut-être que le problème vient alors du nombre d’arrêts par salarié… Voyons ça !
Comment a évolué le nombre d’arrêts de travail ces dernières années ?
Le nombre d’arrêts de travail a augmenté de 6,58 millions à 8,42 millions entre 2011 et 2023. Le nombre de salariés du privé ayant eu au moins un arrêt est passé de 4,7 à 5,9 millions sur la même période.
Donc le nombre d’arrêts de travail augmente, mais cela est principalement dû à des raisons attendues :
la population active augmente (augmentation de population, recul de l’âge de la retraite, diminution du taux de chômage) ;
la population vieillit et les prises en charge médicales s’améliorent (le décès d’un patient peut être considéré comme un évènement positif sur le tableur Excel concernant les indemnités journalières, mais l’impact en vie réelle sur la personne ne devrait pas être négligé) ;
et aussi… le COVID s’est ajouté aux autres causes d’arrêt en 2020, avec ses conséquences (hospitalisations, séquelles de réanimation, Covid Long, autres conséquences non identifiées liées à ce virus).
Je n’ai pas l’évolution du nombre de salariés dépendant du régime général, mais l’Insee fournit le nombre de personnes en emploi salarié, augmentant progressivement de 24,6 millions en 2011 à 27,0 millions en 2023 [2]. En supposant que le taux de salariés dépendant du régime général est fixe sur cette période, nous pouvons faire un ratio du nombre d’arrêts / nombre de salariés du privé.
Donc le nombre d’arrêts par salarié a bien augmenté récemment, ce qui peut se comprendre de 3 façons :
les gens sont plus souvent malades ;
les gens sont autant malades, mais réclament davantage d’arrêts de travail (et sont suivis par les médecins dans cette demande) ;
les gens ne sont pas malades, et réclament des arrêts de travail injustifiés.
Le point 1 signifierait que les arrêts maladies sont un instrument de mesure de l’état de santé (le thermomètre, baromètre ou ce que vous voulez), et qu’il s’est produit « quelque chose » en 2020 qui aurait pu perturber la santé de la population… Dans ce cas, ce sont les politiciens qui devraient se responsabiliser, et lutter contre les infections respiratoires avec les outils à leur disposition (amélioration de la qualité de l’air intérieure, incitation au port du masque dans les lieux de soins, transports, EHPAD, etc.)
Le point 2 nous rapprocherait d’une « libération de la parole » façon #MeToo. On pourrait le résumer comme : « avant, on pouvait harceler au boulot, mais maintenant on ne peut plus rien dire, les gens s’arrêtent / portent plainte pour rien ». Cela signifierait qu’il y avait une sous-déclaration des arrêts de travail justifiés avant cette période… (J’avais fait un billet de blog en 2018 sur le « présentéisme » ou le refus des arrêts justifiés).
Le point 3 correspond au discours généralement propulsé par les politiques dans les médias, évoquant des « abus » pour proposer des solutions de déremboursement, d’augmentation du délai de carence, ou autres mesures pour « responsabiliser les médecins et les patients »… sans jamais responsabiliser les politiciens ! Ces mêmes politiciens sont d’ailleurs bien incapables d’apporter un début de réponse à la question « pourquoi diable les médecins de 2025, surchargés de travail et de patients, feraient du clientélisme à accepter des arrêts de travail injustifiés » ?
La santé subit tous les mois des critiques médiatisées, qui ne sont que des variations sur le thème « les médecins et les patients sont des irresponsables, et heureusement que les politiciens sérieux sont là pour y mettre du bon ordre ». Les gens consultent trop mais il n’y a pas assez d’accès aux soins. Les médecins prescrivent trop mais sont en-dessous de chaque objectif de santé publique lié à une prescription. Les arrêts de travail sont trop longs, même s’ils sont systématiquement validés à partir de 6 mois. Etc. Les responsables sont toujours les patients, les médecins (surtout généralistes), parfois les infirmiers, pharmaciens, kinésithérapeutes… en tout cas, absolument jamais les dirigeants en place ! Parfois, quand même, les responsables concèdent que « leurs prédécesseurs » ont pu faire des erreurs… mais c’est une constante : le gouvernement en place ne se trompe jamais.
Lutter contre les mensonges instantanément…
Dans ce contexte, de nombreux citoyens — professionnels de santé ou non — démentent régulièrement les critiques infondées, erreurs involontaires, raccourcis voire manipulations éhontées des dirigeants de tout bord politique. Mi-Cassandre, mi-Sisyphe, nous dénonçons vainement les problèmes actuels et à venir (dans les propos et décisions politiques), et sommes contraints de le refaire sans cesse.
Par exemple cette semaine, le ministre de la santé a dit sur une radio que « 50 % des arrêts de travail > 18 mois sont injustifiés » sans trembler des genoux — et surtout sans expliquer qu’une part non négligeable de ces contrôles ciblés sont en fait des arrêts de travail interrompus par le médecin conseil, notamment pour passer le patient en… invalidité. Il s’agit donc d’une « injustification » dans un tableur Excel (parce qu’on ne peut pas être en arrêt et en invalidité), mais évidemment d’un arrêt parfaitement « justifié » dans le langage du commun des mortels. Malgré les nombreux commentaires explicatifs sur les réseaux sociaux, il n’a évidemment proposé aucun correctif, et a répété la même erreur (de la même fiche de synthèse) 2 jours plus tard à la télé..
C’est insupportable et ça génère (pour ma part) de la colère. Ainsi, les médecins râlent, protestent, militent — seuls localement, sur les réseaux sociaux, en association, en syndicat… mais ces corrections par les médecins généralistes ont deux limites majeures.
La première limite concerne l’espace. Lorsqu’une information erronée est donnée dans la presse (écrite, radio, TV), elle touche un large public, et est souvent relayée par le compte Twitter, Facebook, Instagram, BlueSky de la chaîne et/ou de la personne qui l’a lancée et/ou d’un proche, du même parti… c’est impossible de pouvoir la démentir partout. « Lie finds a way », pour paraphraser le Docteur Malcolm de Jurassic Park. Le rectificatif arrive lui plus tard et dans un espace plus restreint : la visibilité des médecins sur les réseaux sociaux reste limitée, puisqu’ils fonctionnent avec un défilement illimité… Sur X, une réponse argumentée et sourcée (qui fait quitter l’application par des liens) disparaîtra d’autant plus rapidement dans les limbes du scroll infini, et sera à peine visible. Ainsi, le démenti touche (quasi) systématiquement une portion de gens moindre que celle qui a été exposée à l’erreur.
La deuxième limite concerne le temps. On ne peut se contenter de dire « le ministre se trompe » sans argumenter, puisque l’argument d’autorité lui bénéficie à lui (sauf si vous êtes le Président à la rigueur). Cela demande d’aller vérifier ses informations, consulter plusieurs documents, faire des captures d’écran, mettre un lien, faire preuve de pédagogie ou de clarté… C’est la loi d’Alberto Brandolini (2013) ou principe d’asymétrie du baratin : « la quantité d’énergie nécessaire pour réfuter des sottises est supérieure d’un ordre de grandeur à celle nécessaire pour les produire ». De façon plus imagées, citons John Arbuthnot : « le mensonge vole, la vérité le suit en boitant » (L’Art du mensonge politique, 1733)… ou encore Terry Pratchett : « Les mensonges pouvaient faire le tour du monde le temps que la vérité enfile ses chaussures » (Les annales du Disque-Monde, La vérité, 2000). Lorsque vous démentez une information, non seulement vous touchez une portion moindre de gens qui y ont été exposés… mais en plus, pendant votre argumentation, les mêmes responsables ont ajouté de nouvelles approximations ! Et ils ne répondront jamais à la correction que vous avez apportée, car ils sont déjà passés à autre chose… Par exemple, aujourd’hui, qui se souvient qu’Emmanuel Macron faisait le voeu suivant aux soignants : « on a 600 000 patients avec des maladies chroniques qui n’ont pas de médecin traitant. Et ça, c’est un vrai problème parce que c’est une perte de chance (…) [Ils] se verront proposer un médecin traitant avant la fin de l’année » ? C’était le 6 janvier 2023, et 2 ans après, absolument personne ne lui remet ces propos sous les yeux pour demander des comptes — qu’il n’a jamais rendus, et ne rendra jamais. C’est un sujet que nous reverrons dans un prochain billet.
… ou prendre son temps de mieux informer…
Démentir sur les réseaux a quelque chose de satisfaisant dans l’immédiat : c’est relayé a minima, et nous participons à corriger une fausse impression auprès de quelques centaines ou milliers de personnes. Mais c’est probablement insuffisant pour les raisons sus-évoquées : la correction touche moins de personnes que le mensonge, et occupe un temps démesuré à réagir au détriment du temps disponible pour proposer ou vulgariser. Et ce travail chronophage est frustrant : à chaque fois, il faut répéter la même chose, sans pouvoir se référer à une réponse claire, construite, sourcée… Il faut reprendre les mêmes documents, ré-extraire les mêmes chiffres, pour apporter une réponse structurée.
Pour éviter cette répétition, il faudrait pouvoir garder ailleurs ces réponses de fond, et y améliorer la vulgarisation, l’argumentation, en essayant d’anticiper les attaques futures contre la santé… Le lieu idéal pour ces « réponses de fond », structurées, n’est donc sûrement pas les réseaux sociaux, où elles se perdent dans le défilement infini. Ce n’est sans doute pas non plus un essai (qui ne sera lu que par quelques dizaines ou centaines de personnes), ni un Substack payant, ni un wiki (chronophage à gérer)… Sans doute ce lieu idéal n’existe paset il n’est pas très utile de le chercher ailleurs qu’au plus simple : en l’occurrence pour moi, ce blog… Un lieu simple, ouvert, gratuit.
… sans se leurrer.
Ne nous leurrons pas sur l’objectif : écrire des articles longs n’est pas mieux que réagir à chaud, et ne doit pas le remplacer.
Déjà, on ne milite pas vraiment pour faire changer directement un décideur politique, mais pour informer. Les « propositions » seront encore moins écoutées que les réactions (nous en avons fait sur de nombreux sujets, en prévention, sur la qualité de l’air, sur les certificats absurdes ou bien d’autres sujets). Après 5 ans de « militantisme » divers et varié (toute proportion gardée pour ce terme, quand il s’agit d’écrire sur un clavier quand même), j’ai bien compris que nul citoyen lambda ne peut détourner un politicien de son projet, aussi stupides puissent-t-il être. Il ne s’agit donc pas de faire changer d’avis tel ou tel ministre ou président, mais plutôt d‘améliorer la qualité du débat public en retenant quelques chiffres clés et en proposant quelques références (officielles)…
Que ce soit sur X, Facebook, LinkedIn, Instagram ou ailleurs, l’intérêt principal du « militantisme » est avant tout égoïste : il s’agit au moins de se donner l’impression d’avoir partagé une information, d’avoir fait quelque chose d’utile pour l’information et pour l’intérêt général… en gardant bien sûr l’espoir que cela aura réellement un impact pour la santé publique.
En réalité, il faut sans doute pouvoir faire les deux : une note de synthèse un peu intemporelle, facilitant les réactions à chaud… qui elles-mêmes alimentent la synthèse.
Restent deux problèmes.
Le premier est celui de la légitimité : il existe de vrais spécialistes de la sécurité sociale, historiens, sociologues, économistes de la santé, épidémiologistes, syndicats, etc. Clairement, je n’ai pas de légitimité particulière pour ça, et je ne vais pas passer les billets suivants à m’en excuser pour éviter toute lourdeur… Tout ce qui suivra sera mon avis, lié à ma formation, mes lectures, ma pratique de 10 ans de médecine générale.
Le deuxième problème, central, est celui du temps. Nous manquons de temps pour soigner, pour se former, pour commenter les choix économiques ou politiques, pour faire entendre nos voix, pour proposer des idées pour améliorer l’état de notre système de santé… C’est pour ça que les billets seront publiés à un rythme… qui reste à définir. Puisse au moins ce prologue clarifier ce que je souhaite écrire !
(PS. J’ai mis un titre « Enchanter la santé » parce que « réparer la santé » ou « la santé en chantier » sont déjà pris, et parce que j’aime bien les jeux de mots).